« Pionnières de leur génération » : c’est ce qu’affirme vouloir incarner le duo sénégalais Defmaa Maadef, à l’occasion de l’édition 2024 des Transmusicales de Rennes. Assises l’une à côté de l’autre, Mamy Victory, la rappeuse dakaroise, a posé sa main sur la cuisse de Defa, autrefois membre du groupe Rafa et ancienne choriste de Daara J Family. Très attentives l’une à l’autre, Mamy Victory veille à ce que la voix de Defa, surprenamment timide lors de notre interview – à l’inverse de la puissance vocale qu’elle assène en live –, se fasse entendre.
Cette dernière cherche d’ailleurs à chaque instant le regard de son amie, s’assurant ainsi d’être toujours sur la même longueur d’onde. À travers ce soutien et cette volonté de s’élever mutuellement, leur sororité, tout comme leur assurance, ne font aucun doute. En incorporant des sonorités urbaines à ses morceaux, Defmaa Maadef explique s’être clairement donné pour objectif de faire le pont entre la nouvelle génération et l’inestimable tradition musicale sénégalaise.
Mamy Victory: À l’instar de Youssou N’dour, Xalam 2 ou l’Orchestra Baobab, qui fête ses 50 ans, il faut que l’on parvienne à exporter notre musique comme une part du patrimoine sénégalais. Avec ce petit déclic de la nouvelle génération, on va parvenir à être les pionnières de notre scène.
Defa: Beaucoup de gens pensent qu’au Sénégal, il n’y a que le mbalax, alors que ce n’est finalement qu’une petite partie de la musique sénégalaise. Il y a tellement de cultures intéressantes à découvrir. C’est cette diversité que l’on veut montrer au monde. On a du Yéla, du bougarabou, de la musique Sérère, de la musique Diola, de la musique Peule… C’est là que Baay Sooley, notre directeur artistique intervient d’ailleurs beaucoup, afin que Defmaa Maadef trouve un équilibre avec d’autres styles, plus urbains notamment.
Mamy Victory: Il nous faut trouver le juste milieu, entre le patrimoine immatériel sénégalais et ce qui se fait aujourd’hui, que ce soit de l’amapiano, de l’afrobeats ou de l’électro. Parce qu’il est finalement très difficile de mélanger toutes ces sonorités. Par exemple, dans « Kalanakh », on a réussi à intégrer le sabar de Doudou Ndiaye Rose, avec de l’amapiano alors que les tempos diffèrent.
Defa: On a fait le tour du Sénégal pendant toute cette période de création. On est parti en Casamance, jusque dans les coins les plus reculés de Dakar.
Mamy Victory: Pour rencontrer ceux qu’on appelle le peuple sénégalais.
Defa: Des endroits où l’on se passe des sabars, des trucs magnifiques à découvrir pour des artistes. Des esthétiques qui nous ont permis de réécouter la musique sénégalaise autrement. Puis, à partir de notre petite résidence artistique, si je peux l’appeler ainsi, on a pu démarrer notre projet.
Mamy Victory: Je pense qu’en tant qu’artistes de cultures urbaines, on a parfois tendance à se renfermer dans ces styles, alors qu’il y a d’autres choses qui se passent au Sénégal. C’est comme ça qu’on a découvert les soirées d’une chanteuse typiquement sénégalaise qui s’appelle Ngone Ndiaye Gueweul. Elle ne joue que du traditionnel sénégalais, et du leumbeul, une danse très sexy originaire du Sénégal. C’est une danse des reins avec les bine-bines, ou les bayas, autour des hanches. On s’est dit qu’on avait encore beaucoup de choses à apprendre, mais aussi des choses à leur dire à ces gens-là. Eux qui n’écoutent pas forcément de musique urbaine. Cette démarche plurielle se retrouve aussi dans un titre comme « Dieuredieuf ».
Cette attitude patriotique se reflète également dans des morceaux comme « Dieuredieu ». Defmaa Maadef promet de nous faire découvrir « le nouveau son sénégalais » en puisant dans son « patrimoine immatériel », un sujet de conversation maintes fois répété par le duo.
Mamy Victory: Dieuredieuf signifie merci en wolof. C’était un morceau dédié à la base à l’équipe nationale de football du Sénégal qui nous a fait l’honneur de ramener la coupe d’Afrique. On s’est inspiré des chants des supporters. Les percussions présentes dans le morceau, appelées assiko, sont très largement utilisées au stade.
A l’inverse, la nécessité de familiariser la jeunesse sénégalaise avec sa culture leur semble aussi une nécessité.
Mamy Victory: La jeunesse sénégalaise oublie parfois ses racines. D’où notre envie de rappeler notre héritage, qui oscille entre Youssou N’Dour, Baaba Maal, Ismaël Lô, Cheikh Lô, Xalam 2, l’Orchestra Baobab, Positive Black Soul ou Daara J Family. Ces musiciens ont porté haut les couleurs de la culture sénégalaise, à un moment donné, partout dans le monde. En 1987, Youssou N’Dour chante devant des milliers de personnes à Athènes. Mais dans les années 90 – 2000, on a remarqué un petit creux, dû je pense à un déracinement. On a trop voulu copier ce qui se faisait ailleurs.
Defa: Xalam 2, les jeunes ne connaissent pas. Un jour, un ami m’a dit : « tu ne peux pas faire du Beyoncé devant Beyoncé ». Au fur et à mesure, j’ai compris ce qu’il voulait me dire. Devant Beyoncé, je fais du Aminata Fall, grande diva de la musique sénégalaise avec une voix un peu griotte. On est assez fières de notre musique et on a conscience de sa valeur. Dans la même veine, j’aime beaucoup cette vidéo de Miriam Makeba, qui explique qu’elle ne s’appelle pas Miriam Makeba et qui, ensuite, va prononcer son nom avec des kicks. C’est magnifique d’imposer ça.
Mamy Victory: On est aussi à une ère où tout le monde regarde l’Afrique. C’est une fierté pour nous de voir un Burna Boy, une Tems et une Arya Starr remporter des grammys et des BET awards. Il y a dix ans, ça n’aurait pas été possible. L’Afrique est en train de déployer sa culture au reste du monde. Et il reste du travail à faire au Sénégal. Sur les scènes internationales, si on enlève Youssou N’Dour, Daara J et compagnie, qui tourne vraiment ?
Defa: Il y a une place à prendre.
Où au Sénégal peut-on justement écouter cette nouvelle scène en devenir ?
Defa: Il n’existe malheureusement pas vraiment de soirées sénégalaises accessibles aux chanteurs, que ce soit à Dakar comme à Saint Louis. Il y a bien quelques rendez-vous qui restent réservés aux sabars et autres percussions, mais ils ne sont fréquentés que par un certain public. On espère qu’on aura un jour la possibilité de créer des lieux et des scènes où les jeunes pourront s’exprimer. Il nous faut des studios, des salles de répétitions accessibles pour organiser des mini-concerts et des jam sessions.
Mamy Victory: À Dakar, on a le Just 4 U, où les artistes peuvent se retrouver.
Defa: Oui, je me souviens d’avoir fait la première partie d’une grande diva là-bas en 2015. C’était énorme ! À Saint-Louis, il fut un temps où ça bougeait beaucoup. En 2015, ça s’est un peu stoppé. C’est ce qui a motivé mon départ à Dakar, qui est devenu le meilleur endroit pour pouvoir évoluer en tant qu’artiste, librement. Après, Saint-Louis reste une ville hautement culturelle, grâce entre autres à son festival de jazz. Je pense qu’avec l’avenir gazier à venir, la ville va trouver un second souffle.
Parlez-nous de votre directeur artistique, Baay Sooley. C’est un des anciens membres du mythique groupe Positive Black Soul c’est bien cela ?
Mamy Victory: Baay est un artiste avec beaucoup de casquettes. Il est directeur artistique, mais également styliste. Il est prescripteur de tendance, optimisateur de talent ! C’est une immense chance de l’avoir. En plus, on l’exploite parce qu’on le fait travailler sans le payer (rires).
Defa: Baay Sooley a fait évoluer notre style, vestimentaire notamment. Tout vient de lui. Parfois, il nous propose un truc un peu fou qui va provoquer une réticence, mais on finit toujours par se raviser, car sa vision est imparrable.
Doudou Sarr, le fondateur du Dakar Music Expo a quant à lui vu la naissance de votre duo…
Defa: Il a tout simplement créé Defmaa Maadef. À l’origine, Mamy Victory et moi étions amies. On passait tout notre temps ensemble. On allait au studio ensemble et on s’entraidait entre femmes. Ça a toujours été notre slogan, même avant de commencer notre carrière ensemble. Doudou, dès qu’il nous a vues, il a vu le duo.
Mamy Victory: Lui aussi est quelqu’un de très décalé et les bonnes idées viennent aussi de lui. On a la chance d’avoir deux hommes avec des têtes bien remplies à nos côtés. Ils nous ont poussées à revendiquer notre africanité. Notre féminité également.
À travers leurs efforts artistiques et dans plusieurs de leurs chansons, dont « Jigeen », « Kalanakh » et « Oh Maliko », Defa et Mamy Victory encouragent ardemment les femmes à prendre la place qu’elles méritent dans la société.
Defa: : C’est la nouvelle tendance qu’on veut imposer, on ne revendique plus, on prend.
Mamy Victory: Dans le refrain de jigeen (femme en wolof), on dit « Jigeen bi Bul ko joy lo » qui signifie « c’est une femme, alors ne la fais pas pleurer ». Surtout, ne la fais pas chier ! C’est une façon d’embellir la chose.
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Vous semblez tenir à cet engagement, quasi militant…
Defa: Faire carrière en tant qu’artiste, c’est difficile pour tout le monde. Pour une femme, ça l’est encore plus. Ma carrière solo a commencé avant Defmaa Maadef mais c’est seulement avec ce duo que j’ai commencé à jouer sur des scènes sénégalaises. Il n’y a pas assez de place laissée aux femmes pour s’exprimer. On a vraiment du mal à décoller. Il existe bien quelques festivals 100% féminins, mais il faut que des femmes organisent des évènements pour être programmées. Sinon, il n’est pas rare d’avoir un ratio d’une femme pour dix hommes dans un concert. C’est arrivé à Mamy en tant que rappeuse.
Mamy Victory: Oui c’est vrai, vingt-quatre hommes sur le lineup, et j’étais la seule femme (rires) ! Il faut savoir que l’on subit une société très machiste en Afrique. Que ce soit au Sénégal ou dans d’autres pays, c’est toujours l’homme qui est devant, alors que la femme reste derrière. On nous a formatés avec cette mentalité. Il m’arrive encore qu’on me demande si ma carrière est compatible avec ma vie maritale, si mon mari se fâche quand je rentre tard, si je lui fais à manger avant d’aller en concert ou d’aller à une interview. J’ai un mari suffisamment ouvert d’esprit et compréhensif qu’il est capable de se faire à manger tout seul !
Defa: Comme un grand garçon. C’est épuisant de devoir se battre chaque jour.
Mamy Victory: C’est important pour nous de pouvoir parler de tout ça dans nos chansons. Il y en a d’autres qui le vivent, mais qui ne peuvent pas le dire. Nous sommes des porteuses de voix.
Cette stratégie semble porter ses fruits si l’on se fie à la trend démarrée sur TikTok autour de votre titre « Kalanakh », qui voit de nombreuses jeunes femmes invoquer leur esprit de guerrière…
Enfin, le duo dénonce le manque de soutien institutionnel comme dernier obstacle à leur mission de transmission.
Defa: Oui, même si le vrai mot-clef, c’est espoir. On est tellement habituées à tout faire toutes seules… On va continuer à faire notre chemin. On a commencé en 2022 et depuis, on a fait des tournées. On s’en sort, mais ce n’est pas évident. On a fait WOMEX en 2023, mais on n’avait pas de stand venant de notre ministère. L’aide est d’ailleurs venue des Allemands, du Goethe Institut. Peut-être que les choses vont changer avec le nouveau régime.
Mamy Victory: Après le problème, c’est plutôt l’accompagnement financier. Là, il y a un souci. Doudou est toujours obligé de tout porter sur ses épaules. C’est difficile parce que l’on se déplace à six ou sept personnes, même si c’est devenu une habitude.
Defa: Si tu les attends, tu ne vas pas y aller ! Par exemple, on devait partir en tournée d’été, et la réponse de notre ministre de la Culture est arrivée la veille du départ.
Fort heureusement, Defmaa Maadef était bien présent aux Transmusicales en novembre dernier !
Leur prochain album Djar Djar est attendu pour cette année.
Leur EP de remix Kalanakh est sorti le 7 février 2025, chez Blanc Manioc.